Le peuple juif et la terre d’Israël : histoire, souveraineté et continuité

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Les discussions autour de la légitimité d’Israël se ressemblent souvent : « les Juifs sont venus en 1948 sur une terre qui ne leur appartenait pas, et, qui plus est, déjà habitée » ; « certes, mais l’implantation juive s’est effectuée au XIXᵉ siècle, sur des terrains hostiles et achetés légalement ; et puis, cette terre fut promise et donnée à la postérité d’Abraham par Dieu lui-même ». Il est à craindre que cet argument ne soit que peu percutant par les temps qui courent : aux agnostiques ou athées, légion dans les pays occidentaux, il s’agit d’une marque d’obscurantisme, ou de vaine religiosité plus ou moins marquée d’intolérance.

Pour les adeptes de l’Islam, Abraham fait partie de la tradition musulmane, Jérusalem la troisième ville sainte, et le kotel un haut lieu, marqué par la venue du Prophète qui y accrocha son cheval, Al Bouraq¹. L’argument religieux trouve donc rapidement ses limites de persuasion, puisque pour le soutenir l’on se base exclusivement sur un texte juif, la Torah. Il peut être cependant largement renforcé si l’on se place d’un point de vue politique ou même géopolitique, notion familière à nos sociétés, en prenant appui sur des textes extra-bibliques. Nous utiliserons quelques documents épigraphiques, les plus connus et étudiés, qui trouvent aujourd’hui un large consensus chez les spécialistes.

La date de la sortie d’Égypte n’est pas attestée avec certitude, à cause notamment de l’absence de cet événement dans les sources égyptiennes. Cependant, un groupe, social plus qu’ethnique, est souvent cité dans les documents égyptiens, les Apiru. Il s’agit d’une population pratiquant le brigandage, craint par le Pharaon, et dont l’analogie avec les futurs Hébreux est plausible et vivement débattue². Un document incontournable nous retiendra plus longuement : la stèle gravée sous le règne du pharaon Merneptah, datée des dernières années du XIIIᵉ siècle, le glorifiant après ses conquêtes dans la région ; ainsi est-il dit que « Canaan est dépouillé de toute sa malfaisance ; Ashqelôn est déporté (…) ; Israël est anéanti et n’a plus de semence ». Pour la première fois, à une date qui corrobore l’hypothèse d’un exode sous le règne de Ramsès II, mention est faite d’une entité ethnique sédentarisée dans le nord du pays de Canaan et appelée Israël.

L’âge d’or du judaïsme se situe très certainement vers le Xᵉ siècle avant notre ère, époque du royaume unifié d’Israël, sous la férule de deux rois charismatiques, David et Salomon, appuyés par l’autorité du prophète Samuel, inspiré par le divin. Ces épisodes ont laissé de grandes pages bibliques, quelquefois confirmées par l’archéologie. D’une part, l’affaiblissement des grands empires régionaux, Égypte, Babylone, laissa un vide militaire et politique qui servit les intérêts des petites royautés. D’autre part, si l’épopée de David ne nous a laissé que peu de vestiges, le règne pacifique du bâtisseur Salomon a laissé son nom à un style architectural.

Il existe bien un débat autour de l’étendue des frontières du royaume, dont le chef de file est aujourd’hui l’archéologue I. Finkelstein. Mais cette question, âprement discutée, ne nous concerne pas directement³. Il suffit de préciser qu’à partir des environs du XIᵉ siècle les Hébreux acquirent une souveraineté sur la terre d’Israël. Ce concept est loin d’être creux ; il signifie l’existence d’une population homogène, avec en commun un passé et des projets d’avenir, un territoire aux frontières plus ou moins bien définies, et un gouvernement, possédant le monopole de la violence légitime.

Une autre inscription, dite de Mésha, éclaire des épisodes plus récents, lors de la division du royaume. Le roi de Moab, voisin et ennemi d’Israël, rapporte des événements qui ont eu lieu entre 852 et 842, notamment sous la dynastie d’Omri, roi d’Israël. Celui-ci, nous dit-on, avait conquis une partie du territoire de Moab. Ce qui est encore plus intéressant est la mention du dieu d’Israël, qui combat pour son peuple, comme Kamosh, le dieu des Moabites. Ainsi s’affirme une divinité nationale au service d’un État qui paraît bien organisé. Il existe déjà un lien puissant entre le territoire, la nation, et sa divinité.

Une période trouble commencera quelques décennies plus tard, qui verra la destruction du royaume du Nord, puis, en 586, la chute de Jérusalem. Les Juifs retrouveront une autonomie politique et militaire sous les Hasmonéens (milieu IIᵉ siècle), avant que Rome ne mette fin définitivement au rêve national, malgré une ultime tentative de soulèvement derrière Bar Kochba, en 132-135.

Quelles conclusions peut-on tirer de cette histoire politique, qui seront autant d’arguments ?

  • Au-delà de la foi qui nous projette vers un avenir messianique, en plus d’une croyance religieuse en une promesse inconditionnelle et intemporelle liée à la terre d’Israël, il a existé de façon concrète un État souverain, une nation telle qu’on peut encore la définir (terre ; peuple ; gouvernement).
  • Le dépeuplement du pays ne fut pas volontaire⁴, mais fut la conséquence d’une politique de déportation menée de façon classique et étendue par les empires conquérants, assyriens, babyloniens ou romains, afin d’éviter tout autre soulèvement de population.
  • Aucun autre peuple ne vint s’installer massivement dans cette région qui ne présentait que peu d’attraits pour des résidents permanents.
  • Il existait une entité dénommée Israël, déjà au XIIIᵉ siècle av. notre ère, qui a développé progressivement des caractères culturels peu modifiés à travers les âges. Cet élément est capital, ce groupe humain a gardé à travers l’Histoire les traits caractéristiques d’un peuple : la reconnaissance d’un passé commun, un patrimoine culturel, religieux, une langue qui relie ses membres, et le sentiment d’une destinée commune.
  • Si les Juifs ne revendiquèrent plus d’autonomie politique jusqu’au sionisme, c’est qu’ils n’en avaient pas les moyens, d’une part, et leur dispersion progressive ne leur permit pas de telles initiatives ; cependant, il exista constamment une présence juive, mince à certaines époques, prospère et florissante à d’autres (la période de l’arrivée des kabbalistes à Safed).
  • La revendication nationale prit forme lorsque l’idée d’émancipation des peuples fit son chemin.
  • C’est donc bien un lien politique et national qui doubla le lien affectif à la terre, et il s’agissait d’un argument de poids à l’heure où un grand nombre de peuples obtenait la libre disposition d’eux-mêmes.

Il ne s’agissait évidemment pas de prétendre revenir aux frontières exactes de l’ancien Israël, en ne prenant aucun compte des nouvelles données géopolitiques. C’est bien là le sens de la résolution onusienne de 1947. Ainsi peut-on conclure que la création d’Israël ne résulte pas uniquement du sort malheureux du peuple juif, mais également d’un élément de droit international, d’un retour légal sur une terre jadis occupée souverainement par le même peuple : il n’existe pas de prescription en la matière.


Note de la rédaction : Cet article est issu des archives du journal Altalena et a été publié initialement en mai 2004. Il est reproduit ici dans le cadre de la conservation et de la mise en valeur des archives historiques de la publication.